29 PALMS (BRUNO DUMONT)
Les
paysages chez B. Dumont.
Les
personnages
Bruno Dumont nous donne
une leçon digne de la philosophie pascalienne : les êtres
« s'agitent » (et le verbe est de Pascal dans ses
« pensées »). Or, s'agiter ce n'est pas agir. Si
pour Pascal le chasseur n'utilise pas la chasse (son moyen) pour
rechercher le gibier (sa fin) mais utilise le gibier comme un moyen
pour chercher à être occupé (par la chasse elle-même comme fin),
de même, dans le film de B. Dumont, les êtres ne cherchent pas à
marcher et errer (leur moyen) pour faire des repérages photos (leur
finalité) mais utilisent le repérage comme un prétexte pour flâner
sans trêve (leur but). Il n'y a pas en effet d'actions, de
véritables projets chez les personnages : le photographe censé être
en repérage, ne fait rien et ne poursuit aucun objectif
identifiable. Une pensée de l'agitation se substitue ainsi à la
pensée de l'action. Les routes ne mènent nulle part si ce n'est à
nouveau au désert. Les êtres semblent emprunter des nationales pour
se laisser vivre et rester dans leur vide intérieur. La pensée du
réalisateur nous semble aussi illustrer un autre grand principe de
la philosophie de Gabriel Tarde qui affirmait dans son ouvrage
L'opposition universelle qu'il est impossible de comprendre un
sujet humain si on le pense à partir de la notion d'identité ou de
substance : seule une théorie des rythmes nous permet
d'approcher la réalité d'un individu. N'est-ce pas ce que suggère
et montre B. Dumont ? Les personnages sont en effet enfermés dans un
rythme, un cycle qu'ils répètent : tension sexuelle / décompression
et détente ; tension sexuelle / décharge et détente...
Copuler, se reposer ; copuler et se reposer encore et encore. Puis,
errer et manger ; errer puis manger à nouveau ... sorte de grand
cycle vital, organique et cosmique... Enfin, Bruno Dumont nous livre
aussi sa propre vision de la communication entre les êtres. Le
personnage de Katia est volontairement difficile à comprendre,
parlant un franglais plus ou moins clair – symbole de la difficulté
de deux êtres à se saisir. A plusieurs reprises, David s'écrie :
"Je ne comprends pas la moitié de ce que tu dis",
"J'aimerais avoir une conversation cohérente avec toi", et
lorsque Katia parle au chien : "cela m'étonnerait qu'il
comprenne ton français". Mais cette absence de compréhension
n'engendre pourtant pas une solitude qui ferait souffrir les
personnages - comme chez le cinéaste Bergman. Il n'y a pas ici un
idéal de communication à atteindre. Les acteurs n'éprouvent tout
au plus que désœuvrement, irritation. Aucun idéal de communication
n'est ici visé, seule une intercompréhension minimale suffirait à
garantir une efficacité pragmatique. B. Dumont ne substitue pas une
pragmatique de la parole à l'éthique du discours dont il aurait la
nostalgie - il va jusqu'à nous montrer que même les discours
pratiques au sein du couple semblent minés par une certaine
incompréhension.
Le
corps et la parole.
Autrui
et la sexualité :
Contrairement au
tantrisme qui pense l'accomplissement intime de l'être humain à
travers l'acte sexuel, le sexe chez B. Dumont s'avère l'expression
d'une violence qui s'extériorise en s'assouvissant. La conception de
la sexualité semble hygiénique : il est nécessaire de
décharger une tension qui se révèle violente dans l'acte. Il n'y a
pas d'osmose sexuelle entre Katia et David : chacun jouit de son
côté. Mais David ne perçoit pas cette violence parce que le
rapport est mutuel et consenti. Il ne perçoit pas cette violence,
cette sorte de domination symbolique qu'il inflige à l'autre, parce
que son désir sexuel est justement partagé. Lorsqu'il ne l'est
plus, le spectateur prend conscience de cette violence : en
effet, en le violant, l'agresseur de David jouit et copule
exactement comme lui lorsqu'il s'accouple à Katia (même position,
même cri, même égoïsme auto-centré). L'amour, car le mot est
utilisé par Katia, n'est pourtant qu'une illusion qui camoufle un
rapport de force, la violence d'une pulsion qui se décharge en
utilisant l'autre. Il semble que chez le réalisateur français un
lien secret lie les signifiants « violer » et
« violence », l'un impliquant l'autre.
Lorsqu'il n'a pas de
fonction identifiable, autrui devient une menace : la serveuse
de restaurant, peu sympathique, la glacière ou les jeunes qui
viennent se baigner dans la piscine de l'hôtel sont à peine
considérés, mais les voitures aux vitres teintées provoquent une
certaine angoisse lorsqu'elles surgissent sans qu'on puisse
identifier les êtres et la raison de leur présence. La rencontre
avec l'autre est toujours une menace potentielle. Que fait cet autre,
que fait le regard d'autrui si ce n'est érotiser ou sexualiser le
corps observé ? Cela commence par Katia qui fait une scène de
jalousie dans le restaurant puisque David regarde une autre femme.
Cela se poursuit avec les agresseurs de David qui le mettent à
terre, fesses en l'air pour le sodomiser. Le corps, à la fois objet
meurtri et objet de jouissance pour moi et l'autre : lorsque
Katia fait l'amour avec David sur le lit à l'hôtel, elle crie,
jouit et pleure. De même, l'agresseur de David crie, jouit et pleure
à son tour. B. Dumont s'accorderait parfaitement avec le poète Paul
Valéry pour dire que « si les regards pouvaient enfanter ou
tuer, les rues seraient remplies de femmes enceintes et jonchées de
cadavres ». Il ne faut pas oublier que Bruno Dumont était (est
encore?) un enseignant en philosophie : il ne peut ignorer le
thème du regard dans L'être et le néant de J.-P. Sartre,
lequel affirmait qu'autrui me transforme en objet par sa perception,
me faisant éprouver des émotions comme la honte lorsque par exemple
je suis surpris à observer une personne par le trou d'une serrure.
Mais B. Dumont est pire que Sartre : le regard de l'autre ne
m'objective qu'à la condition de m'érotiser, ou, mieux : me
sexualiser - et me brutalise par sa présence et son contact. Les
corps sont donc violents et blessés tout à la fois – par la
sexualité et dans la sexualité.

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